Cabinet du psychiatre - Salle d'attente
J'entre, légèrement essoufflée par les deux étages que je viens de monter (hé oui, je ne suis plus très sportive) et me trouve nez à nez
avec une patiente, assise dans un fauteuil en rotin, les deux jambes écartées, en train d'examiner minutieusement la couture centrale de son collant.
Marmonnant un "bonjour" gêné, le front baissé, je vais m'installer au fond de la salle tandis qu'elle se fige et me décoche un énorme sourire qui se transforme en rictus.
Une fois assise, je sors un livre et observe par dessus l'étrange contorsionniste. La trentaine bien avancée, cheveux blonds et courts, style bohème dynamique. Elle semble secouée de spasmes et
continue à me fixer. Un gloussement nerveux s'échappe de ses lèvres. Alors qu'elle me décoche un deuxième large sourire, j'observe son visage, très mobile et surtout l'expression totalement
angoissée de ses yeux. Son sourire retombe et elle plonge la tête dans son sac, remuant frénétiquement son contenu. Enfin, elle brandit un carnet et un stylo et commence à gratter fébrilement,
tout en me lançant régulièrement des coups d'oeil.
En moi luttent l'envie de l'ignorer, quoiqu'elle puisse faire pour attirer mon attention et celle de lui conseiller d'aller se faire soigner. Impossible, c'est peut-être pour ça qu'elle est ici.
Voilà bien le malaise chez un psy. On ose pas demander "et vous, vous venez pour quoi?" à son voisin. Il y règne une sorte d'accord tacite: on ne se voit pas, on ne remarque rien de bizarre.
Après tout, on est tous dans le même bateau et traiter son voisin de fou nous rebondit automatiquement dessus.
Ainsi, je me concentre à mort pour ne rien remarquer mais son gloussement s'est transformé en éclats de rire étouffés. Pas un rire franc et communicatif, plutôt une sorte de couinement malsain,
refoulé et effrayant. Je lève les yeux, son visage ressemble à celui du Joker. Dois-je me vexer ou m'inquiéter pour elle?
Et puis, je comprends en la voyant mettre les deux mains sur sa bouche, que c'est une petite fille qui se tient en face de moi, piégée dans le corps d'une femme. Une petite fille gênée d'avoir
été surprise les jambes en l'air, en train d'exhiber sa culotte. Et qui s'engouffre, toujours en pouffant, dans le cabinet de sa psy.